Vendredi 22 février 2008 5 22 /02 /Fév /2008 15:50

Dans son discours devant le Conseil Représentatif des Institutions juives de France (CRIF), le Président de la République a déclaré que « le drame du XXème siècle n’est pas né d’un excès de l’idée de Dieu, mais de sa redoutable absence. Si les religions sont impuissantes à préserver les hommes de la haine et de la barbarie, le monde sans Dieu, que le nazisme et le communisme ont cherché à bâtir, ne s’est pas révélé tellement préférable. »

 

La démonstration du Président fait encore une fois appel à une astuce rhétorique souvent utilisée par lui : il dénonce les propositions imaginaires de supposés adversaires, agrégées à partir d’une idée vague de ce qu’un certain sens commun peut porter sur une question donnée. Là, ceux que vise le discours présidentiel sont les tenants naïfs d’une thèse simpliste : l’athéisme, remède universel, est porteur de paix. Dès lors, évidemment, l’argument fonctionne : le communisme, antireligieux, ne s’est pourtant pas révélé particulièrement pacifique. Mais contre qui le Président soulève-t-il cette évidence ? Quels athées se réclament de ce discours ? Nicolas Sarkozy simplifie à outrance une question qu’on ne peut sérieusement trancher avec pareil aplomb. Mais surtout, en associant insidieusement l’absence de Dieu au nazisme et au communisme, il ne laisse guère d’alternative : il faut croire.

 

L’attaque contre la laïcité est donc indirecte, comme toujours. Elle n’en est pas moins grave. En tenant de pareils discours, que l’on passerait à un individu lambda ou à un candidat, l’institution présidentielle s’engage sur une voie nouvelle. Le Président de la République prend singulièrement parti pour les croyants, contre les athées ou les agnostiques. Et voilà la laïcité bien mal en point ! De facto, elle est contestée par la plus haute autorité de l’Etat, qui déclare publiquement et à plusieurs reprises favoriser la foi sur l’absence de foi. C’est une gifle pour ceux qui considéraient la laïcité comme une neutralité bienvenue, à même de garantir des relations pacifiés entre les croyants des différentes religions, les athées et les agnostiques.

 

Mais le Président était allé plus loin dans son discours à la basilique de Saint-Jean-de-Latran : « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage du bien et du mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur (…) parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. »

 

Là encore, aucune alternative : il n’est de morale que religieuse. Encore une fois, le Président tranche de manière fort discutable un débat philosophique qui demande bien plus de finesse que sa formule n’en contient. Au passage, le hussard noir de la République est brutalement jeté aux orties. Comme si l’école avait besoin de ce très officiel coup de boutoir supplémentaire. On croirait entendre les conservateurs de la troisième République prendre leur revanche contre la loi de 1905 !

 

Plus récemment, c’est la directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy, Emmanuelle Mignon, qui en remet une couche dans une interview à VSD, se répandant en de douteuses déclarations sur le « non-problème » que représenteraient les sectes. Si elle nie maintenant avoir tenu les propos qu’on lui reproche, l’important se trouve dans une partie de l’interview qui n’est pas contestée et qui confirme ce qu’on relève plus haut dans les discours du Président de la République : rappelant que celui-ci a affirmé que « la question spirituelle doit jouer un rôle dans la société », elle note que « la quête de sens n'a sûrement jamais été aussi importante qu'aujourd'hui. La croyance diffuse des valeurs, et tout ce qui diffuse des valeurs est positif ».

 

Voilà donc la ligne sarkozienne : les valeurs, à n’importe quel prix. Tant et si bien que dans ces discours (et en particulier quand une directrice de cabinet dédouane les sectes !), on sent percer déjà une politique volontariste, amenée avec plus ou moins de douceur. En manque de lien social, la France aurait besoin du secours des religions, toutes les religions. Tout ça n’est rien moins que du marxisme perverti, où l’Etat vend au peuple son opium.

 

Sources : L’Humanité, Le Nouvel Observateur

Par JY & A
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Commentaires

« Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage du bien et du mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur (…) parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » Là encore, aucune alternative : il n’est de morale que religieuse? --- Je ne crois pas Nicolas Sarkozy voulait dire "il n'est de morale que religieuse" si vous entendez "distinction du bien et du mal", je pense qu'il voulait dire que le pouvoir d'endoctrinement du curé était supérieur à celui de l'instituteur (ce qui ne me paraît pas nécessairement vrai). Je crois que notre président a compris l'importance du symbolisme, ce qui le conduit, sur ce sujet (et sur d'autres sans doute), à oublier/sous estimer des principes fondamentaux tel la laïcité. Oui, le pays se porterait peut être mieux si on assistait à une renaissance d'un sentiment religieux mais le principe de laïcité n'est peut être pas arrivé par hasard et il est profondément ancré dans l'opinion public... Comment fait il pour ne pas voir de tels paquebots venir alors qu'il a des cohortes de conseillers?
Commentaire n°1 posté par jeanfou le 22/02/2008 à 16h55
Ce qui est dit, en tous cas, c'est que la religion est supérieure lorsqu'il s'agit d'inculquer les notions de bien et de mal. Hors, affirmer cela ne laisse pas beaucoup d'espace pour ce qui est laïque. Si la religion fait mieux le boulot que l'école, quelle place laisser à l'école dans ce domaine ? Sarkozy n'a pas dit que la religion devait primer sur le reste, c'est vrai, n'empêche que ce qu'il dit a des conséquences, au moins en parole, a des conséquences proches. D'autant que cela émane d'un Président de la République en exercice...
Commentaire n°2 posté par A le 22/02/2008 à 17h01
"Si la religion fait mieux le boulot que l'école, quelle place laisser à l'école dans ce domaine ?" Je pense que dans la tête de notre président la réponse à cette question est notamment redonner sa dimension symbolique à l'institution "'école". De toute façon il y a, je pense, une erreur fondamentale. Le curé ne fait pas mieux que l'instituteur, ni aujourd'hui, ni hier, je pense que ces deux entités, et leurs représentants, sont tombées parallèlement de leur piédestal .
Commentaire n°3 posté par jeanfou le 22/02/2008 à 17h33
"Je pense que dans la tête de notre président la réponse à cette question est notamment redonner sa dimension symbolique à l'institution "'école"." Là, tu vas loin. Je ne vois pas ce qui te fait dire ça. Pour moi, le discours de Sarkozy parle de religion, purement et simplement. Les interprétations à des degrés supérieurs ne me semblent pas pertinentes.
Commentaire n°4 posté par A le 22/02/2008 à 18h27
Je souligne le "notamment". Mais ce n'est que mon avis. :)
Commentaire n°5 posté par jeanfou le 22/02/2008 à 19h04
rapidement. c'est pas pour chier dans la colle, et jeanfou saura certainement relever les erreurs que je risque de faire mais parler de bien et de mal c'est de l'ordre de la morale. tout le travail de spinoza a été de sortir de celle-ci pour expliquer l'éthique qui elle, existe sans Dieu. c'est, selon moi, la seule voie pour une société laïque. mais à voir des athées ou des agnostiques parler de morale, de bien et de mal comme élément pertinent, surtout dans le cadre de l'école, ça ne fait que me conforter dans ce qu'a déjà dit jeanfou: le fait religieux est bien de retour. j'irai même plus loin: il n'est jamais vraiment parti, les termes que vous employez sont significatifs.
Commentaire n°6 posté par poncho le 27/02/2008 à 00h08
Que le fait religieux soit présent est incontestable. La question, c'est qu'est-ce qu'en fait la République. Il ne me semble pas que notre texte disait autre chose.
Commentaire n°7 posté par A le 27/02/2008 à 07h21
je ne disais pas autre chose, je soulignais juste que le fait religieux et plus particulièrement la morale imprégnait les esprits de chacun, qu'on le veuille ou non.
Commentaire n°8 posté par poncho le 27/02/2008 à 20h15
Oui enfin, je ne crois que ces préoccupations soient d'essence nécessairement religieuse. Quand on sait ce que les grands penseurs chrétiens doivent aux grecs...
Commentaire n°9 posté par A le 01/03/2008 à 13h24
les grecs parlaient de vertu, ce qui n'a rien à voir avec les notions de bien et de mal, liées au péché, à une notion de mauvais ou de dommage dans l'absolu, contrairement aux grecs qui parlaient de vertu certes dans l'absolu mais parce qu'ils s'exprimaient relativement à un monde figé: celui de leur théorie de la démocratie ou de la gouvernance ou de la vie. d'autant que le bien et le mal relèvent d'une dimension supra-humaine (avec tout ce que ça comporte comme jugement à la fin des temps et de de voir de rendre des comptes) tandis que les grecs, comme sartre parlaient de vertu mais uniquement par rapport aux hommes, sans sanction comme garantie ou limites aux agissments.
Commentaire n°10 posté par poncho le 01/03/2008 à 15h43
Oui mais alors je te répondrais que dans ce que tu appelles morale et que tu prétends omniprésent, je ne vois que de la vertu... Pour sûr, les considérations "d'apparence morale" qui me touchent ne sont pas liées à la dimension supra-humaine que tu décris et ne le sont probablement pas pour beaucoup de gens qui ne croient pas en Dieu. Partant, on peut parler de morale (à tort, peut-être, je veux bien te le concéder) sans penser religion. Enfin, le débat est sémantique je crois.
Commentaire n°11 posté par A le 01/03/2008 à 16h24
oui il est sémantique c'est dommage car c'est un manque de repères historiques (dans ce que cette histoire est transversale de la philo, la religion, etc.) ledit manque je suis loin d'avoir comblé...
Commentaire n°12 posté par poncho le 02/03/2008 à 02h10

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